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POLITIS - jeudi 23 octobre 2003 : Les SEL, l’utopie en acte

par Smaïn Laacher

jeudi 23 octobre 2003, par SEL DE PANAME

Smaïn Laacher est sociologue, chercheur au Centre d’étude des mouvements sociaux. Dans « les SEL, une utopie anticapitaliste en pratique », à paraître le 23 octobre à La Dispute, il analyse les systèmes d’échange local (SEL) et leur critique du modèle de développement capitaliste.

Commençons par les expériences qui ont précédé les SEL. Ces derniers ont, en effet, une « préhistoire » dans une longue tradition d’utopie révolutionnaire (Marx, Fourrier, Proudhon, Owen, Gesell, pour ne citer que quelques grands théoriciens), pour laquelle le changement social passait par un travail de domestication du pouvoir insolent de l’argent, afin de réduire sa capacité à produire le malheur du monde. La filiation la plus probante (et souvent mobilisée à des fins théoriques et idéologiques par les adhérents des SEL les plus politisés), entre cette tradition de critique de l’argent capitaliste et les SEL, se situe dans leur commune volonté d’agir sur les liens de subordination du politique à l’économie. Dans les deux cas, l’utopie est la même : c’est au politique de gouverner les besoins fondamentaux des populations et non pas aux puissances financières d’imposer leurs lois, celles de l’argent et du marché. Ce sont les secondes qui doivent être contrôlées par le premier et non l’inverse.

Mais les objectifs des uns et des autres sont à rapporter aux différents contextes historiques et sociaux dans lesquels ils ont vu le jour. Entre les SEL et les utopies socialistes, il existe, me semble-t-il, des différences qui ont trait au degré d’universalisation de leur vision respective. Les utopies révolutionnaires sont nées, pour l’essentiel, dans des sociétés en voie d’industrialisation, dont la structure était très inégalitaire, aussi bien en ce qui concerne la distribution des richesses que les chances culturelles d’accéder à une position supérieure, et elles se sont adressées, d’abord et avant tout, aux classes sociales les plus exposées à l’insécurité économique et à l’absence de droits et de protections sociales, c’est-à-dire à l’époque la majorité de la population.

Les SEL ont, quant à eux, vu le jour dans des pays capitalistes développés dont une partie de la population s’était appauvrie. Mais, à la différence des temps antérieurs à la période de l’État social, celle-ci est en grande majorité pourvue de droits et de protections. Par ailleurs, alors que l’ambition des utopies socialistes visait le monde sans limite territoriale et se proposait d’apporter de nouvelles modalités de production et de gestion des populations (au sens large : soins, éducation, famille, etc.) au sein du territoire national, il en va différemment des SEL. Comme leur dénomination l’indique, ils ne déploient leur utopie que localement et profitent d’un contexte de territorialisation des problèmes sociaux de la part de l’État. C’est en cela qu’ils sont des vecteurs de politisation du local. Celui-ci n’est plus un espace neutre, un lieu passif parmi d’autres d’enregistrement et d’application des lois centrales, il est devenu le territoire dans lequel vont se construire et se négocier des actions de politiques publiques d’insertion entre plusieurs partenaires sociaux : associations, municipalité, conseil général, travailleurs sociaux, etc. Les SEL s’insèrent parfaitement dans ce nouvel engouement pour le local et la territorialisation des problèmes liés au chômage et à l’exclusion sociale.

Mais cette critique politique en acte du monde social pose depuis le début une question fondamentale : celle de l’identité et de la définition légitime des SEL. Un des enjeux est de savoir si les SEL ont vocation à participer, à leur manière, à la lutte contre l’exclusion. C’est à partir de cette problématique, imposée par les préoccupations du moment de l’État et de la société, que s’élabore, pour les SEL, l’injonction au travail de définition et de production d’activités officielles qui les authentifient comme des activités légitimes et complémentaires de celles de l’État et de tous les dispositifs publics et privés d’insertion sociale. Affirmer ­ et donc élaborer une argumentation appropriée ­ que les SEL sont ou ne sont pas engagés dans cette perspective va bien au-delà d’une simple opposition abstraite sans effets pratiques. À travers l’impératif de définition et l’efficacité symbolique des mots, c’est l’institution d’une identité qui est en jeu.[...] Dans tous les cas, et pour tous les interlocuteurs (juristes, SEL et administrations), il s’agit de définir, d’identifier, de créer des différences, de tracer le champ des compétences, d’investir d’une fonction, bref de fixer des limites. Il me semble que ces limites dessinent un modèle, une grille de lecture ou, mieux, la force d’un point de vue particulier, celui de l’État se présentant et s’imposant comme le point de vue universel. Quand, comme c’est le cas, celui-ci ne conçoit, ne perçoit les SEL et au fond ne les « tolère » que comme auxiliaires dans sa lutte contre l’exclusion, les effets de cette posture sont doubles. D’une part, il neutralise, sans le vouloir expressément ou cyniquement, toute critique de l’ordre des inégalités et des rapports de domination. D’autre part, il s’approprie des compétences et des savoir-faire qui sont autant de profits symboliques, créant du même coup une coïncidence des intérêts entre ceux qui gouvernent le monde et ceux qui sont gouvernés sans puissance aucune. En ne cessant de répéter qu’il n’y a que des « privilégiés » (salariés, actifs, etc.) et des « exclus » (chômeurs, « défavorisés », « pauvres », « RMIstes », etc.), la morale de l’engagement politique et civique s’en trouve considérablement simplifiée : tous contre l’exclusion, au profit des exclus. Les inégalités sociales et économiques ne font plus, ou si peu, l’objet d’une critique politique (1). Seul compte le rappel rituel d’un retour à la croissance, comme remède fétichiste à la détérioration de la société.

Or, contrairement à ce que l’on croit trop souvent, les SEL ne sont pas seulement des espaces informels plus équitables et au fonctionnement plus démocratique. Les SEL expérimentent localement une manière de réordonner différemment les conditions de l’échange et les différents systèmes d’équivalences (troc, don et mesure monétaire) qui ont cours habituellement dans l’économie marchande. Cette nouvelle façon d’envisager le monde des relations et des échanges se fonde sur une critique radicale de la vocation et de la fonction de l’argent, ou, plus précisément, d’un certain usage de l’argent : ce n’est pas l’argent en soi qui est perçu comme une source de malheur universel, c’est l’intérêt (financier) en tant que mécanisme de production d’argent à partir d’une position de détenteur privilégié de monnaie. En France, en devenant un « phénomène » de société, les SEL posent, pour les sciences sociales, une série de questions et de problèmes inédits. Par exemple sur la nature de la monnaie qui a cours au sein de ces espaces de coopération et sur les échanges qu’elle autorise, ainsi que sur les rapports qui se construisent entre les SEL et l’État, et sur la dispute qui les oppose à propos de la notion d’intérêt général et de bien commun (2).

Lire la suite dans Politis n° 772

Les SEL, une utopie anticapitaliste en pratique, Smaïn Laacher, LaDispute, « Comptoir de la politique », 192p., 13euros.

(1) « Critique de l’exclusion et exclusion de la critique », Smaïn Laacher, Histoire et anthropologie, 1er semestre 2001, n° 22, L’Harmattan, Paris.(1)

(2) « L’État et les systèmes d’échanges locaux (SEL). Tensions et intentions à propos des notions de solidarité et d’intérêt général », Smaïn Laacher, Politix, n° 42, 1998.général », Smaïn Laacher,


pour accéder à l’article sur le site de POLITIS : http://www.politis.fr/article.php3?id_article=728

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