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Les Djinns

lundi 7 mars 2005, par SEL DE PANAME

Murs, ville

Et port,

Asile

De mort,

Mer grise

Où brise

La brise

Tout dort.

Dans la plaine

Nait un bruit.

C’est l’haleine

De la nuit.

Elle brame

Comme une ame

Qu’une flamme

Toujours suit.

La voix plus haute

Semble un grelot.

D’un nain qui saute

C’est le galop.

Il fuit, s’élance,

Puis en cadence

Sur un pied danse

Au bout d’un flot.

La rumeur approche,

L’écho la redit.

C’est comme la cloche

D’un couvent maudit,

Comme un bruit de foule

Qui tonne et qui roule

Et tantot s’écroule

Et tantot grandit.

Dieu ! La voix sépulcrale

Des Djinns !... - Quel bruit ils font !

Fuyons sous la spirale

De l’escalier profond !

Déjà s’éteint ma lampe,

Et l’ombre de la rampe..

Qui le long du mur rampe,

Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,

Et tourbillonne en sifflant.

Les ifs, que leur vol fracasse,

Craquent comme un pin brulant.

Leur troupeau lourd et rapide,

Volant dans l’espace vide,

Semble un nuage livide

Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout pres ! - Tenons fermée

Cette salle ou nous les narguons

Quel bruit dehors ! Hideuse armée

De vampires et de dragons !

La poutre du toit descellée

Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,

Et la vieille porte rouillée,

Tremble, à déraciner ses gonds.

Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure !

L’horrible essaim, poussé par l’aquillon,

Sans doute, Ô ciel ! s’abat sur ma demeure.

Le mur fléchit sous le noir bataillon.

La maison crie et chancelle penchée,

Et l’on dirait que, du sol arrachée,

Ainsi qu’il chasse une feuille sechée,

Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! Si ta main me sauve

De ces impurs démons des soirs,

J’irai prosterner mon front chauve

Devant tes sacrés encensoirs !

Fais que sur ces portes fidèles

Meure leur souffle d’étincelles,

Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes

Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! - Leur cohorte

S’envole et fuit, et leurs pieds

Cessent de battre ma porte

De leurs coups multipliés.

L’air est plein d’un bruit de chaînes,

Et dans les forêts prochaines

Frissonnent tous les grands chênes,

Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines

Le battement décroit.

Si confus dans les plaines,

Si faible, que l’on croit

Ouir la sauterelle

Crier d’une voix grêle

Ou pétiller la grêle

Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes

Nous viennent encor.

Ainsi, des Arabes

Quand sonne le cor,

Un chant sur la grêve

Par instants s’élève,

Et l’enfant qui rêve

Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,

Fils du trépas,

Dans les ténèbres

Pressent leur pas ;

Leur essaim gronde ;

Ainsi, profonde,

Murmure une onde

Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague

Qui s’endort,

C’est la vague

Sur le bord ;

C’est la plainte

Presque éteinte

D’une sainte

Pour un mort.

On doute

La nuit...

J’écoute : -

Tout fuit,

Tout passe ;

L’espace

Efface

Le bruit.

Victor Hugo (1802-1885), Les Orientales (1829)

Sélection/Lili Pincemoi

Logo/Photo de Sophie Bellais

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