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Jardin Japonais

jeudi 19 mai 2005, par SEL DE PANAME

« Or donc ce que l’on appelle « art » par le fait qu’il apaise les esprits de tous les hommes et qu’il produit l’émotion chez les grands et les humbles, pourrait constituer le point de départ d’un accroissement de longévité et de bonheur, un moyen de prolonger la vie.  »

Zeami (1363-1444), La tradition secrète du Nô, 1418.

Monsieur H, passionné par le Japon et séduit par les principes du Sakutei-ki, crée, peu après 1970, un jardin japonais au Centre de la Bucaille.

Ce jardin a été conçu avec le souci d’évoquer des paysages célèbres du Japon : le château Nijô pour les arrangements de pierres, le jardin Sambô-in pour la cascade, l’île et le pont... La grande porte ou Torii, marque l’entrée des zones pures entourant les lieux vénérés comme à Nara. Les aménagements du jardin d’Aincourt ont été réalisés par les jardiniers et les ouvriers d’entretien de l’établissement. Les grès aux formes curieuses ont été offerts par les cultivateurs des environs. Le Centre du Vexin a conservé dans les archives tous les croquis annotés du « maître des jardins » et veille avec soin à l’entretien et à la conservation de cet ensemble exceptionnel qui, avec la forêt vosgienne, n’est pas sans évoquer le jardin universaliste d’Albert Kahn à Boulogne.

Aux origines
Le Japon est un chapelet d’îles qui s’est peuplé par vagues successives. Les premiers habitants croyaient que leur pays avait été créé par un couple divin et était peuplé de 800 millions de divinités et d’ esprits ancêtres, les kami, occupant chaque parcelle d’espace ou de matière. A partir du VIe siècle, des vagues d’invasions pacifiques d’érudits et d’artistes, venus de Chine du sud et de Corée, apportent leur culture et leurs croyances. C’est vers le VIIe siècle qu’apparaissent les premiers jardins copiés sur le style chinois et reproduisant l’organisation cosmique de la demeure céleste du Bouddha, dans le paradis de la « Terre pure ». Le XIIe siècle, époque de la rédaction du Sakutei-ki, marque le tournant de la japonisation progressive de l’héritage chinois et coréen et de l’interprétation de la pensée Zen. Le modèle du jardin chinois intègre la notion japonaise d’une nature instable, soumise aux éruptions volcaniques et aux tremblements de terre et habitée par les kami.

Le livre secret des jardins

Le Sakutei-ki, attribué à Yoshisune Gokyôhoko, est un rouleau calligraphié au XIIe siècle. Il rend compte de la tradition orale de l’art des jardins. Ses préceptes serviront de base à la conception de tous les jardins japonais, même si au cours des siècles suivants, les modes et les thèmes changeront.

« Si vous pouvez découvrir le tayori,

alors plus tard, vous pourrez exprimer le fuzeï »

Le jardin japonais n’est pas une miniaturisation de la nature, car les dimensions réelles de l’espace ne préoccupent pas les Japonais. C’est la puissance évocatrice des éléments le composant qui doit dématérialiser l’espace (comme au théâtre où un seul réverbère situe la scène dans la rue). Le terrain, sur lequel le maître de jardin va intervenir, est le support neutre de la future conception. La méditation amène à sentir le tayori qui est l’expression de l’esprit des lieux, la prise de conscience de l’existant et de la virtualité du paysage. Le fuzeï est l’émotion évocatrice qui doit se dégager des lieux. Ces deux notions tayori et fuzeï sont fondamentales. Dans un jardin bien conçu, bonheur et prospérité comblent le propriétaire de la maison et sa famille, ainsi que le maître qui a conçu le jardin.

Les jardins sont de types différents : jardins secs où l’eau est figurée par des ondulations faites au râteau sur du gravier, jardins avec de l’eau sous forme de rivière, lac, étang... et jardins de composition libre. Les éléments qui peuvent constituer le jardin sont nombreux. Cette liste, non exhaustive, donne quelques exemples des critères exigés dans leur choix et la façon de les utiliser, pour faire comprendre les principes de cette tradition si ancienne rapportée par le Sakutei-ki.

« Les pierres debout doivent être dressées, les pierres couchées mises à plat. [...] Il y a beaucoup de façons de disposer les pierres suivant que l’on veuille créer un paysage de mer, de rivières, de marais. »

Shintoïstes et bouddhistes ont le même respect pour toutes les formes de création et considèrent qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre l’homme et la nature. Ainsi, la pierre a une tête, un pied, un ventre et une position, debout ou couchée, qu’il ne faut pas contrarier. Grandes et petites pierres se combinent en fonction de leurs tailles, formes, couleurs (pas de pierres rouges au nord, de bleues à l’ouest, de blanches à l’est, ni de noires au sud). La mise en place des pierres doit se rapprocher le plus possible d’un paysage naturel. Il faut éviter de trop les entasser car cela risquerait de compromettre l’équilibre de la représentation microcosmique de l’univers. Si les nombreux interdits concernant la disposition de ces arrangements ne sont pas respectés, la prospérité et la vie des habitants, ainsi que celles du maître de jardins, sont menacées.

La montagne

C’est au réel que les Japonais empruntent leur vision de l’imaginaire pour s’évader dans un monde parallèle. Spirituellement, les points forts du jardin sont la montagne, la cascade et l’extrémité de l’île, car ils accrochent la vue et représentent le contact avec le divin. La montagne peut être figurée seulement par quelques pierres. Sur cette montagne, un sentier ou un escalier mène au sanctuaire des kami.

L’étang dont l’eau épouse la forme pour lui donner un symbole bénéfique : idéogramme, nuage, gourde pour le saké... Cet étang doit être peu profond car les poissons, en grandissant trop, peuvent devenir des divinités nuisibles. La configuration du paysage n’est pas figée, elle peut se modifier par le jeu des trop-pleins et des déversoirs.

Le cours d’eau symbolise les relations entre l’empereur et son peuple, car l’eau (le peuple) suit les directives de la terre (l’empereur). Idéalement l’eau coule de l’est vers le sud puis s’écoule vers l’ouest. La courbe ainsi dessinée est le ventre du dragon dans lequel il ne faut rien construire.

L’île se situe dans l’axe du shinden et se décline à l’infini : île-montagne, île-champ, île-forêt, île-récif,... « La taille de l’île dépend de celle de l’étang. »

Le pont c’est l’espace de transition conduisant vers un ailleurs imaginaire. Certains ponts sont pour les hommes, d’autres - très arqués - pour les kami. Leur reflet dans l’eau évoque le reflet du croissant de lune, image très prisée par les Chinois.

La cascade se compose d’arrangements de pierres. L’eau, symbole de vie pour le bouddhisme zen, y coule avec une grande diversité de chutes : rejetée d’un côté, ruisselante, à gradins, en biais...

Les arbres sont l’objet d’un grand respect, chaque essence recouvrant un symbolisme particulier. Ils sont le support du courant descendant qui vivifie la terre. On plante à l’est de la maison les arbres à fleurs et à l’ouest les arbres sans fleur. Si les arbres sont des éléments essentiels, curieusement il n’est pas fait mention de plantes dans le Sakutei-ki.

Le jardin japonais est tout en nuances et n’a de profondes résonances que dans l’âme japonaise. Sans tayori et sans fuzeï, le jardin est sans âme. Les nombreux interdits émaillant le manuscrit (nous n’en avons donné qu’un échantillon succinct) font comprendre que, contrairement à ce que l’on pense, le jardin japonais, dans sa tradition, a été conçu plutôt comme une zone de protection « contre » une nature habitée et instable, pour s’attirer la protection des kami, divinités omniprésentes et non pas pour exalter un sentiment de nature au sens occidental.

Source : Cellule communication du C.H.V

Sélection : Lili Pincemoi

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